Ce que les palmarès ne disent pas : la part invisible de l’échec

On connaît les photographies récompensées, les médailles, les titres et les annonces de lauréats. On connaît beaucoup moins les œuvres qui attendent une réponse, celles qui reviennent sans distinction, celles qui passent devant un jury sans être retenues. Pourtant, derrière mes 220 distinctions internationales, il y a aussi 276 engagements restés sans résultat. Cette part invisible n’est pas l’ombre de mon parcours : elle en est la matière.

Les trophées ne disent pas tout

Dans le monde des concours photographiques, les réussites sont visibles.

Elles s’affichent dans les annonces officielles, les galeries de lauréats, les certificats, les médailles, les publications et les portfolios. Une photographie reçoit un prix, un titre, une distinction : elle entre, pour un temps, dans la lumière publique.

Mais les échecs, eux, ne s’exposent pas.

Ils demeurent dans le silence d’un courriel, dans une liste de résultats où son nom n’apparaît pas, dans une œuvre que l’on croyait prête et qui, cette fois, ne rencontre pas le regard d’un jury. Ils ne font pas l’objet d’une publication. Ils ne s’ajoutent à aucun palmarès. Ils ne se racontent guère, comme si l’artiste devait donner l’illusion d’un chemin continu, droit, presque sans résistance.

Pourtant, aucun parcours en compétition ne se construit ainsi.

Derrière les 220 distinctions internationales et les 60 prix que j’ai obtenus depuis 2021, il existe une autre réalité, plus discrète : celle des images qui n’ont pas été retenues, des concours restés sans résultat, des attentes qui se sont refermées sans trophée.

Cette réalité ne diminue rien. Elle donne, au contraire, leur valeur aux réussites.

L’arithmétique de la persévérance

Depuis 2021, j’ai participé à 142 compétitions internationales.

Parmi elles, 87 ont apporté au moins une distinction. Cela représente 61% de compétitions fructueuses. À l’inverse, 55 concours, soit 39% de l’ensemble, n’ont apporté aucune reconnaissance.

Ces chiffres pourraient sembler honorables. Mais ils ne disent encore qu’une partie de l’histoire.

Car la véritable unité de risque, en concours, n’est pas seulement la compétition : c’est chaque photographie que l’on choisit de présenter. Une même œuvre peut être envoyée dans plusieurs concours, parfois dans plusieurs catégories, et chaque engagement devient une rencontre singulière avec un règlement, une sélection, un jury et un contexte esthétique particulier.

J’ai ainsi engagé des œuvres 496 fois.

Sur ces 496 engagements, 220 ont obtenu une distinction. Cela signifie que 276 engagements n’ont reçu aucune récompense : 56% de mes tentatives n’ont donc pas été distinguées.

Si l’on ne considère plus les distinctions dans leur ensemble, mais les prix, médailles, titres ou trophées, la proportion devient encore plus éloquente. Mes 60 prix représentent 12% de l’ensemble de mes engagements. Autrement dit, 88% des engagements de photographies n’ont pas conduit à un prix.

Voilà ce que les palmarès ne racontent jamais.

Ils montrent les 220 reconnaissances. Ils ne montrent pas les 276 fois où il a fallu accepter que l’image ne soit pas retenue. Ils montrent les 60 prix. Ils ne montrent pas les centaines de candidatures qui ont précédé, accompagné ou suivi ces moments de lumière.

Un prix est une fenêtre éclairée. Mais une œuvre ne devient pas une demeure parce qu’une seule fenêtre brille. Elle tient par les murs que l’on ne regarde pas, par les fondations enfouies, par la patience des pierres assemblées dans l’ombre.

L’échec comme mouvement

Je ne pourrais pas désigner un échec plus marquant qu’un autre.

Il y en a eu beaucoup, en concours comme dans la réalisation de mes projets photographiques. Car la photographie est aussi une recherche artistique. Elle commence souvent par une intuition, une image intérieure, un désir de faire apparaître quelque chose qui n’existe pas encore tout à fait.

Mais la recherche ne conduit pas toujours à ce que l’on imaginait trouver.

Parfois, l’image rejoint exactement l’intention première. Parfois, elle nous mène ailleurs, vers une forme imprévue, peut-être plus juste. Et parfois, elle n’aboutit pas. Le lieu ne répond pas, la lumière ne vient pas, la composition ne tient pas, l’émotion espérée ne se laisse pas saisir. Il faut alors recommencer, modifier, abandonner ou laisser reposer.

C’est la même chose dans les concours.

Les premières tentatives de mon parcours furent des échecs. Elles furent même, très clairement, des ratés. Il a fallu tester, tâtonner, comprendre les règles explicites et implicites de cet univers, observer les catégories, mesurer la diversité des jurys, analyser ce qui, dans ma propre photographie, pouvait entrer en dialogue avec leurs attentes sans jamais renoncer à ma singularité.

Cette phase n’avait rien de glorieux. Elle fut pourtant indispensable.

On ne découvre pas une stratégie en la lisant dans un règlement. On la construit lentement, par l’expérience, par les erreurs, par les mauvais choix de catégories, par les images envoyées trop tôt, par celles que l’on croyait fortes et qui ne trouvaient aucun écho. L’échec n’a pas été le contraire du parcours : il en a été l’apprentissage.

Aqua Arena MilkyWay · 19 distinctions internationales, elle a connue plusieurs échecs sur son parcours · par Wolfgang Autexier
Aqua Arena MilkyWay · 19 distinctions internationales, elle a connue plusieurs échecs sur son parcours · par Wolfgang Autexier

Une œuvre peut être refusée avant d’être reconnue

L’une des leçons les plus importantes de mon expérience est qu’une photographie refusée n’est pas nécessairement une photographie sans valeur.

Aqua Arena MilkyWay en est un exemple. Après une première réussite, l’œuvre a ensuite été rejetée à trois reprises. Elle aurait pu sembler avoir épuisé son potentiel. Pourtant, son parcours a repris, puis s’est affirmé : elle cumule aujourd’hui 19 distinctions internationales.

De la même façon, Wind Dance, réalisée avec Fleur, fut refusée dès sa première présentation. C’était une déconvenue, car je croyais à cette image. Elle portait quelque chose que je jugeais prometteur : une présence, un mouvement, une tension entre le corps, le vent et la lumière.

Wind Dance · nu en mouvement chorégraphié · par Wolfgang Autexier
Wind Dance · rejetée dés sa première présentation, elle totalise pourtant 17 distinctions internationales · par Wolfgang Autexier

Dès sa deuxième présentation, elle fut récompensée.

Depuis, Wind Dance a obtenu 17 distinctions sans interruption. Elle pourrait prochainement dépasser Aqua Arena MilkyWay et devenir ma deuxième œuvre la plus récompensée, derrière Inner Peace between Heaven and Earth.

inner peace between heaven and earth ·  elle est reconnue par les plus grands jurys pour sa spiritualité et sa force poétique · par Wolfgang Autexier
inner peace between heaven and earth · elle est reconnue par les plus grands jurys pour sa spiritualité et sa force poétique · elle totalise 41 distinctions internationales dont 26 prix · c’est aujourd’hui l’œuvre la plus récompensée de France · par Wolfgang Autexier

Ces trajectoires ne signifient pas qu’il faudrait s’obstiner aveuglément avec toute image refusée. Elles disent autre chose : un refus n’est jamais une vérité définitive. Un jury ne juge pas une œuvre dans l’absolu ; il la reçoit à un moment précis, dans une catégorie précise, parmi d’autres propositions, selon une sensibilité qui lui appartient.

Une photographie peut donc échouer dans un contexte et rencontrer, ailleurs, le jury capable de l’entendre.

Cela ne transforme pas chaque refus en signe de génie incompris. Certains échecs sont instructifs. Ils invitent à revoir la sélection, à améliorer la finition, à s’interroger sur la cohérence d’une série, à mieux comprendre une catégorie ou à reconnaître qu’une image n’est peut-être pas encore prête.

Mais il faut apprendre à ne pas confondre une décision de jury avec la valeur définitive d’une œuvre.

Apprendre à recevoir le silence

Au commencement, les résultats négatifs étaient frustrants.

On attend. On espère. On imagine parfois qu’une photographie va trouver sa place. Puis vient le silence, ou l’absence de son nom dans la liste des lauréats. Lorsqu’on débute, cette absence peut prendre beaucoup de place. Elle peut faire douter du regard, de la légitimité même de sa démarche, de l’effort consenti pour réaliser et présenter une image.

Les premières réussites ont apporté du réconfort. Elles ont montré que certaines œuvres pouvaient voyager, toucher des jurys, rencontrer des sensibilités éloignées de la mienne et trouver une reconnaissance internationale.

Peu à peu, les échecs ont changé de nature.

Ils ne sont pas devenus agréables, un refus ne l’est jamais vraiment, mais ils sont devenus un flux. Une part du jeu. Une donnée parmi d’autres dans le mouvement général du travail.

Cette distance n’est pas de l’indifférence. Elle est une forme de maturité. Elle permet de recevoir une réussite avec gratitude sans croire qu’elle prouve tout ; elle permet aussi de recevoir un échec sans croire qu’il détruit tout.

Pour préserver le sens de la création, il faut refuser deux illusions : celle selon laquelle chaque image mérite forcément d’être distinguée, et celle selon laquelle une œuvre non récompensée aurait perdu sa raison d’être.

La photographie doit rester plus vaste que le concours qui l’accueille, ou ne l’accueille pas.

Ce que les chiffres ne mesurent pas

J’avais estimé, j’ai pronostiqué, au fil des années, que mon parcours pourrait conduire à environ 179 distinctions. Le résultat réel est aujourd’hui de 220, soit 41 reconnaissances de plus que cette projection initiale.

Cet écart ne raconte pas une facilité inattendue. Il raconte, plus modestement, un apprentissage : une meilleure connaissance de mon propre travail, une sélection progressivement plus précise, une compréhension affinée des concours et des catégories, mais aussi une capacité à présenter les œuvres sans jamais les dissocier de ce qu’elles portent intérieurement.

Une stratégie n’a de sens que si elle demeure au service d’une vision.

Il ne s’agit pas d’envoyer des images pour obtenir des chiffres. Il s’agit de choisir des œuvres dont on assume la présence, puis de leur offrir la possibilité de rencontrer d’autres regards. Certaines voyageront longtemps. D’autres s’arrêteront tôt. Certaines seront reconnues immédiatement. D’autres devront attendre, ou ne seront jamais distinguées.

Ce qui importe est de ne pas laisser le résultat décider seul de ce que l’on doit créer.

Dans un parcours artistique, les statistiques peuvent aider à comprendre, à mesurer, à corriger. Elles ne doivent pas devenir le lieu où l’œuvre reçoit sa valeur définitive. Une photographie n’est pas seulement ce qu’un jury y voit. Elle est aussi ce qu’elle a exigé de celui qui l’a faite, ce qu’elle révèle d’un lieu, d’un corps, d’une lumière, d’un instant ou d’une recherche.

La part invisible de toute réussite

Aujourd’hui, je peux regarder mes 220 distinctions internationales et mes 60 prix avec joie, gratitude et fierté.

Mais je les regarde aussi avec lucidité.

Ils ne sont pas nés d’un itinéraire sans obstacle. Ils ont été construits au milieu de refus, de projets inaboutis, de doutes, de recommencements et de ces images restées, parfois longtemps, devant une porte qui ne s’ouvrait pas.

Il serait facile de ne montrer que les trophées.

Mais la vérité d’un parcours est plus complexe et plus humaine. Elle se tient dans l’alternance de la lumière et de l’ombre. Les prix sont les fenêtres qui s’allument ; les échecs sont les fondations que personne ne photographie.

Ils ne sont ni glorieux, ni confortables. Ils peuvent être frustrants, parfois injustes, parfois nécessaires. Mais ils donnent au travail sa résistance. Ils obligent à regarder plus attentivement, à mieux choisir, à travailler davantage et, surtout, à ne pas abandonner trop vite une vision qui demande encore du temps.

Je n’ai pas construit mon palmarès malgré l’échec : je l’ai construit à travers lui.

Et si ces chiffres peuvent avoir une utilité au-delà de mon propre parcours, j’aimerais qu’ils disent ceci à celles et ceux qui hésitent, qui doutent ou qui viennent de recevoir un refus : une photographie non retenue n’est pas une œuvre condamnée. Un concours perdu n’est pas une vocation perdue. Il faut parfois laisser une image voyager, la représenter, la relire, la déplacer, lui donner une autre chance.

Dans l’espace silencieux qui sépare une tentative de la suivante, quelque chose continue de se construire.

Non pas seulement un palmarès.

Une œuvre.